Jean-Loup Trassard
Nuisibles
Texte & photographies
2005. 64 p. 16,5/24.
ISBN 978.2.86853.430.9
21,00 €
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Le livre
«Un ennemi s’est encore introduit, pas le même mais il crie aussi fort tandis qu’il fouille les odeurs, la leur et la piste de l’autre. Ils devinent qu’en peu de temps il arrivera -jusqu’à eux. Alors qu’ils gardent parfaitement propres les galeries de terre fine sèche et qu’ils tapissent leur chambre d’une soigneuse litière en foin, mousse, feuilles mortes, fougères, l’attaquant -piétine cette douceur, bave le long des couloirs, salit l’air de ses hurlements. Donc il faudra se battre. Dehors ils choisissent toujours l’évitement, la fuite. Chez eux ils doivent se défendre. Il y en a un qui fonce au-devant du danger et celui qui ne voit rien, qui ne connaît pas les lieux mais, excité, suit son flair, suit la haine qu’il s’est inventée, va buter, dans le noir, sur une résistance qui obstrue le passage. Il gronde mais trouve au ras de sa langue et de ses dents, un autre grondement. Un coup de griffes s’abat tout près.»
L’auteur
Jean-Loup Trassard est né à la campagne, l'été 1933. Il publie pour la première fois dans la N.R.F. en 1960 puis, à partir de l'année suivante, plusieurs récits chez Gallimard. Outre quelques livres de proses, nous avons publié dans la série «Textes & Photographies» Territoires (1989), Images de la terre russe (1990), Ouailles (1991), Archéologie des feux (1993), Inventaire des outils à main dans une ferme (1981 & 1995), Objets de grande utilité (1995), Les derniers paysans (2000) et La composition du jardin (2003).
Extrait
«À peine des pas, entendus après leur retour, lequel se fit au sombre du matin. Parfois on écrase bois morts et broussaille, on ne prend aucune précaution, ils mesurent cela un moment, puis c’est passé. Mais le piétinement atténué qui tourne, ici, là, de plusieurs peut-être, et ne s’éloigne pas, les met encore aux aguets. Bruit de serpe qui tranche la broussaille, les tiges grognent sur le coupant, les racines vibrent. Chaque entrée secrète va paraître. On y frappe, ah ils y sont déjà ! Lourd bruit mat. Ainsi perçoivent-ils, sans doute, celui d’une grosse pierre jetée dans la terre molle. Ils savent maintenant l’attaque, n’oublient pas, dans leur sang, combien de mères ont dû sacrifier un de leurs petits pour tenter de sauver les autres.
Même pas jour qu’il était, dans le taillis encore moins. Ne faites pas tomber les outils a dit le garde. A fallu se baisser, tous les dos sur la pente, pour lâcher pioches, pelles, fourche, serpe, sermiaud. Un cliquetis tout de même, doucement doucement disait la main. Je me doute que de l’intérieur ça s’entend malgré le crépuscule humide, moitié brumeux, qui étouffe. Lui, enfin le propriétaire, s’occupait de ses chiens, les attachait un à un dans le fond, avec muselière, pas qu’ils gueulent. Encore il a pris soin de regarder d’où venait l’air, que ça ne mène pas l’odeur de chiens jusqu’au dedans. À la serpe, Marcel coupe ras les ronces autour des creux. Amenez des pierres qu’a dit le garde. Dès que les cinq portes sont bloquées, les voilà lui et le garde, agenouillés devant l’entrée principale.
Certains, oui, en ont réchappé, mais l’expérience, chez eux, ne se dit pas. Simplement ceux-là croient savoir comment procéder. Dans les galeries, du courant d’air amène, le soir, à la fraîcheur, le parfum du temps dehors, ils décident, alors, de sortir ou de se rendormir. En ce moment l’air apporte l’odeur. Pas odeur du gibier, de nourriture, celle désagréable de l’espèce rencontrée sur un chemin tandis que la forme dressée frotte bruyamment le sol. Eux, qu’ils soient deux ou un seul, demeurent immobiles, cessent de pousser les feuilles. L’autre, qui traîne rarement la nuit, s’éloigne. Maintenant c’est là ! Entendent-ils un chuchotement, le froissement de tissu que font les gestes ! Pas sûr. Plutôt le nez qui renseigne, encore est-il nécessaire de fouiller une mémoire qui n’est même pas la leur.
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